Hala Wardé, l’autre architecte du Louvre Abu Dhabi

Hala Wardé, l’autre architecte du Louvre Abu Dhabi

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La Libanaise a consacré dix ans de sa vie au projet de l’Emirat, qui ouvre ses portes au public le 11 novembre. Longtemps dans l’ombre de Jean Nouvel, elle a gagné son indépendance.

Derrière le Louvre Abu Dhabi, stupéfiant bâtiment sorti des sables qui sera ouvert au public le 11 novembre, il y a bien sûr un homme, Jean Nouvel. On sait moins que, derrière ce génie, il y a une autre architecte, Hala Wardé. Si le projet émirien n’aurait pu voir le jour sans les fulgurances du premier, lauréat du prix Pritzker en 2008, il doit beaucoup à la ténacité de son ancienne élève, devenue l’une des huit « architectes partenaires » de ses ateliers. A la tête de l’agence HW Architecture, c’est elle qui a piloté jour et nuit ce pharaonique chantier.

Discrète, cette petite Libanaise brune de 52 ans fuit les sunlights et les réseaux sociaux. Jusqu’à il y a peu, « HW » se dispensait même d’un site Internet, sur lequel aujourd’hui elle n’apparaît pas en plus grand que les seize membres de son équipe juvénile.

« Tout compte fait, je ne veux pas d’article », lâche-t-elle au bout d’un quart d’heure de timidité contrariée. Avant de baisser finalement la garde. Car le projet du Louvre Abu Dhabi, auquel elle a consacré dix ans de sa vie, lui tient à cœur. Parce qu’elle a un seul orgueil, celui du travail bien fait. Le sien mais pas seulement.

Si peu d’ego

« Elle n’est pas comme la plupart de nos confrères, plongés dans leur monde, dans leurs clans, remarque l’architecte libanais Youssef Haidar. Elle sait apprécier le travail des autres, ce qui est rare. » En comparaison des machos qui semblent ne jamais se lasser de commenter leurs propres croquis, si peu d’ego détonne. « Je vis très bien dans l’anonymat, martèle-t-elle, sans coquetterie. J’aime être derrière les choses, ne pas signer, qu’on se dise : “Ah, c’est beau, ce bâtiment”, sans savoir qui l’a construit. »

« Quand tu sors de l’école, viens me voir ! », lui avait lancé Jean Nouvel. « C’est normal,c’était ma meilleure élève, la plus vive et volontaire », confie l’architecte.

Seuls les spécialistes – et Jean Nouvel lui-même – sauront deviner la part d’Hala Wardé dans la construction complexe, dans cette coupole ajourée de 180 mètres de diamètre posée sur un bâtiment de 85 000 mètres carrés. Interrogée sur le partage des tâches, Hala Wardé répond sans hésiter : « Jean est le concepteur, c’est lui qui arrive avec l’idée, avec des éléments précis, définitifs. Ses premiers mots sont les plus importants, c’est ce qui me guide jusqu’au bout, jusqu’au chantier. »

Pour le Louvre Abu Dhabi, tout commence par un premier croquis que Nouvel dessine dans un train les conduisant à Londres, en septembre 2006. « Tout était là, il l’avait pensé comme il le fait toujours, en s’allongeant, un masque sur les yeux, dans un état de rêve éveillé », raconte-t-elle. Et d’ajouter : « Tout est dit, la question de la géométrie et de la lumière, l’appartenance au lieu, à sa géographie, à sa culture. » Et tout reste à faire, à interpréter et orchestrer. C’est là qu’entre en scène Hala Wardé.

52 000 m2 à Londres

« Quand tu sors de l’école, viens me voir ! », lui avait lancé Jean Nouvel. « C’est normal, c’était ma meilleure élève, la plus vive et volontaire », confie aujourd’hui la star. Depuis son premier contrat, en 1989, leur relation a gagné en confiance. A ses débuts, elle planche sur des projets sans lendemain. Jusqu’à ce que Nouvel remporte, en 2003, le concours pour la construction d’un nouveau complexe de commerces et bureaux, le One New Change, derrière la Cathédrale Saint Paul, à Londres. A la manœuvre, Hala Wardé négocie pied à pied avec les autorités londoniennes la construction d’un bâtiment futuriste de 52 000 mètres carrés.

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Entre-temps, une autre fenêtre s’ouvre du côté d’Abou Dhabi, qui donne à Nouvel une mission : imaginer les contours d’un musée encyclopédique. L’architecte ne change pas une équipe qui gagne. Pour conduire le chantier, Hala Wardé fonde sa propre agence en 2008, marque d’indépendance acceptée. D’emblée, elle adhère à ce projet aussi ambitieux que diplomatique. Sans jamais se leurrer sur l’Orient compliqué. La région est une poudrière. Et les Emirats sont réputés versatiles.

Longtemps différée, l’inauguration du bâtiment, construit sur l’île de Saadiyat, doit avoir lieu le 8 novembre en présence du président français Emmanuel Macron.

Longtemps différée, l’inauguration du bâtiment, construit sur l’île de Saadiyat, doit avoir lieu le 8 novembre en présence du président français Emmanuel Macron. NATALIE NACCACHE POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »

Le duo avait planché sur nombre d’aménagements brusquement avortés à Doha et Dubaï. Dans le cas du Louvre Abu Dhabi, les représentants émiriens et les émissaires des musées français s’affronteront plus souvent qu’à leur tour autour du projet scientifique et des achats d’œuvres pour la collection.

Mais Hala Wardé sait mettre de l’huile dans les rouages, culture orientale oblige. Etre Libanaise est un plus quand on a pour interlocutrice principale une compatriote, Rita Aoun-Abdo, directrice exécutive du Abu Dhabi Tourism & Culture Authority.

Maîtriser trois langues, dont l’arabe, permet d’éviter malentendus et clichés. « Nous ne sommes pas arrivés en imposant une vision, mais en parlant à leur âme, résume l’architecte. On n’a pas fait un pastiche de la ville ou des motifs arabes. Plutôt une réinterprétation. On a recréé une ville, on ne l’a pas reproduite. »

Le Beirut Museum of Art en solo

Les tensions, Hala Wardé préfère les taire. Cette force tranquille sait maîtriser ses agacements. « Elle a le sens de l’autorité, de la hiérarchie », salue Jean Nouvel. Elle évoque comme une simple péripétie l’arrêt du chantier, en 2011, lorsqu’Abou Dhabi a dû renflouer les caisses de Dubaï. « On était inquiets, mais on a toujours pensé que ça allait continuer », assure-t-elle. Fière du travail accompli, elle ne fanfaronne guère. « On va continuer à parfaire le bâtiment pendant un an pour lever les dernières réserves. »

Hala Wardé (au centre) avec Anna Ugolini et Jean-François Bourdet, ses chefs de projet sur le chantier du Louvre Abu Dhabi.

Hala Wardé (au centre) avec Anna Ugolini et Jean-François Bourdet, ses chefs de projet sur le chantier du Louvre Abu Dhabi. NATALIE NACCACHE POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »

Mais son esprit est déjà ailleurs, à Beyrouth précisément.Pour sa ville de naissance, où elle a vécu jusqu’en 1982 dans une famille mélomane et aisée, elle va construire le BeMA, Beirut Museum of Art, une institution d’art moderne et contemporain dont elle a gagné le concours, en solo cette fois, en 2016. L’échelle est plus modeste qu’à Abou Dhabi, mais l’aventure n’en est pas moins grande pour cette architecte qui a enfin l’opportunité d’exprimer sa créativité dans sa ville de cœur.

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Pas de dôme ici, mais un campanile composé de douze cubes pour accueillir bibliothèque ou résidence d’artistes. Ainsi qu’un puits qui vient irriguer le jardin, si précieux dans une capitale où les espaces verts ont été grignotés par la spéculation immobilière.

« Un musée, ce n’est pas juste un bâtiment posé sur un site, insiste Hala Wardé. Il faut tenir compte du territoire, de l’urbanité, du sens politique, bref, de l’esprit du lieu. » Façon d’exporter les préceptes de Nouvel jusqu’au Levant.

Roxana Azimi

Source : Le Monde (M Le Magazine du Monde) – Le 6 novembre 2017

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Mis à jour le samedi 11 novembre 2017 12:37

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