Entretien avec Mohamed Mahmoud ould Bakar, homme politique et journaliste

Entretien avec Mohamed Mahmoud ould Bakar, homme politique et journaliste

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Vous avez signé, avec d’autres, une Charte pour l’alternance pacifique. Pourquoi à ce moment précis et quels en sont les échos ?

Mohamed Mahmoud Ould Bakar: Les échos ont été bruyants et positifs pour l’opinion publique. Concernant les responsables politiques, des espaces demeurent, séparant les blocs de l’opposition et les forces du rejet, résultant de l’absence d’une vision unifiée et d’une feuille de route œuvrant à unifier les rangs.

Quant à nous, nous avons déclaré notre volonté d’occuper ces espaces, en posant quelques points qui pourraient être consensuels et en invitant tout le monde à déblayer la voie pour se débarrasser du régime actuel. Tout le monde aspire à la naissance d’un noyau ou d’une initiative visant à rétablir les efforts de l’opposition, gaspillés par la désunion.

Puis nous avons lancé l’esprit d’initiative envers les forces silencieuses qui commencent à s’inquiéter pour l’avenir du pays et nous voulons exploiter les circonstances positives dans le pays, afin de renforcer le choix du changement pacifique contre les autres options.

De fait, le pays abrite trois hypothèses : l’état de chaos, le coup d’État et l’alternance pacifique. Il manque le moteur à chacune de ces situations et nous œuvrons à être celui du changement.

Mais, si nous n’agissons avec la rapidité requise, les autres moteurs se mettront en marche de leur propre chef, en raison de la complexité des mauvaises conditions poussées par un régime sans vision et des complications continues des conditions déplorables, conformément à la dualité de l’improvisation et de la méconnaissance.

Ne pas agir maintenant, c’est exposer notre pays au danger. L’appel que nous avons lancé repose sur notre volonté d’exhorter les forces nationales à défendre l’ordre public, les règles et la légitimité, c’est-à-dire l’alternance, la démocratie, la paix, la transparence et l’instauration du climat du changement.

Nous avons ignoré tout appel au régime, pour une bonne raison: il est inapte à une quelconque entente, ne peut pas être réformé de l’intérieur ; on ne saurait accepter sa direction du pays à l’avenir, puisqu’il n’a pas rectifié sa voie, ni élaboré de vision ou conception de l’avenir et l’on ne peut lui faire aucunement confiance, l’expérience en témoigne.

Mais, au sein même du régime, il existe une force vivante qui a découvert la vérité, veut sortir du grand mensonge et cherche le bien du pays. Elle est concernée par notre appel et nous visons à unifier plus profondément les sentiments générés par l’accumulation des légitimités périmées, nées des régimes militaires, en les fondant dans un projet de profond changement des outils qui produisaient ces légitimités et les éléments-clefs de leur discours.

Nous avons rempli le vide car il y a une grande place pour cela, la scène politique a besoin d’une initiative qui produit une vision autour de laquelle puisse s’articuler le spectre de l’opposition et inspirer l’action collective, établissant la confiance dans l’action politique. C’est cela, instaurer le climat du changement.

– Que pensez-vous des contacts secrets entre le régime et le Forum ?

– Il y a de grosses erreurs : d’abord, le Forum négocie sur des points qui ne concernent pas le changement des principes et des règles de transparence. Parler seulement d’un quota à laCENI, pour l’opposition dialoguiste, reste, bien sûr, hors de propos et ne vaut pas le risque de perte de confiance au sein de l’opposition, alors qu’ils font leurs premiers pas, vers la construction du G8, sur la base d’une nouvelle confiance.

En second lieu, négocier avec une partie qui ne jouit pas de confiance préalable, à travers des négociateurs non mandatés en réalité – il suffit ce qu’a dit Ould Maham sur son attachement à l’accord avec le Forum et la publication tout à fait contraire, le lendemain, du décret désignant la commission – constitue une autre erreur.

On a fuité ces négociations, afin de frapper l’opposition à un point létal, en mettant en doute les intentions des uns envers les autres. Une forme d’intoxication, donc, mais le devoir, au moment où nous sommes devant des événements historiques – en l’occurrence, la consolidation des rangs – est de transformer l’erreur en victoire, en mettant en mouvement des initiatives d’unification.

L’opposition doit changer son humeur et ses objectifs ; consentir les sacrifices nécessaires à l’alternance ; la moindre chose, en pareilles circonstances, consiste à surmonter les erreurs et essayer de traiter judicieusement les tentatives constantes du régime d’y semer le doute.

-Peut- on parler de changement, avec une telle CENI et le reste des conditions qui ont toujours maintenu ces régimes au pouvoir ?

-Il est vrai que nous faisons face à trois obstacles majeurs: d’abord, la volonté politique contre toute réelle réforme et l’enthousiasme pour tout ce qui est reniement des engagements ou des améliorations, qu’elles soient constitutionnelles, procédurières ou consensuelles.

L’observateur peut le constater, par exemple, dans les derniers amendements constitutionnels, la loi électorale de 2012 et le décret nommant la CENI. Le deuxième problème est l’occupation du devant de la scène politique par les chefs de l’institution militaire, notamment avec le processus du reflux, commençant par les amendements constitutionnels, les campagnes et les initiatives d’appel au troisième mandat.

Ils sont aujourd’hui en compétition, tissant des alliances tribales et régionales pour l’adhésion, et aspirent à exploiter ces alliances dans le prochain processus électoral, ce qui annonce l’irrespect des engagements, au cours des dernières étapes où ils ont besoin du soutien des hommes politiques, en échange de promesses nationales. Elles resteront tout aussi lettre morte que ces engagements.

Le troisième dilemme est le manque de crédibilité des mécanismes électoraux. Ni la CENI, ni l’administration, ni le Conseil constitutionnel, ni la liste électorale, ni même l’argent politique n’ont la crédibilité nécessaire pour nous assurer de l’intégrité des prochaines élections. Mais cela peut être surmonté, si l’opposition est unie, forte d’une volonté sincère et d’un objectif clair. Nous devons ignorer tous les obstacles et faire face à toutes les circonstances.

Chacune des oppositions gambienne, sénégalaise et ivoirienne est passée à l’alternance. Les présidents de ces pays avaient, certes, tous les atouts en main mais l’opposition a abattu, sur le tapis, les cartes de la détermination et de l’espoir. Nous voulons seulement faire comme elle.

– Dans ce climat, Ould Abdel Aziz a renouvelé les instances de son parti. Pourquoi et, selon vous, quel en est l’objectif ?

-Le renouvellement des instances du parti sert deux objectifs, via deux étapes interdépendantes: noyer les politiques et l’armée, dans les luttes pour l’adhésion, puis entrer dans le processus des élections, jusqu’à ce qu’Ould Abdel Aziz les surprenne tous, par une décision sur les élections de 2019, à un moment où ils n’auront ni l’occasion de réfléchir ni plus aucun choix. En second lieu, contrôler la liste électorale et activer les mécanismes tribaux et politiciens derrière les généraux et les directeurs des institutions, avant de les utiliser dans les élections en faveur de son candidat.

-Un million d’adhérents. Quel est votre commentaire ?

– C’est une catastrophe ! Les membres du parti au pouvoir, en France, n’atteignent pas 100.000, sur une population de 67,2 millions d’habitants ; 50.000, au Sénégal, État du Tiers-Monde, comme nous, mais avec une population de 18 millions d’âmes. Et l’Union pour la République, en Mauritanie qui ne compte pas quatre millions d’habitants, affiche 1,1 million adhérents. Ce type de chiffres est un indicateur important des intentions frauduleuses et de résultats électoraux à taux programmé.

-Ould Abdel Aziz a déclaré, à maintes reprises, qu’il ne sera pas candidat. A votre avis, est-il sincère dans son engagement ?

– Quand il contrôlera le Parlement, il mettra en avant ses listes d’adhérents à l’UPR qui demandera sa candidature, le Parlement se soumettra à la « pression de la rue » et présentera, de sa propre initiative, une requête d’amendement à la Constitution, le votera et Aziz sera ainsi « contraint », en vertu de la « légalité et de la légitimité », à briguer un troisième mandat. Avec un plan B : si, d’aventure, l’opposition gagnait le tiers de blocage, il placera alors son candidat sur la scène.

-À votre avis, l’opposition doit- elle participer ou non aux prochaines élections ?

– Oui, l’opposition doit participer. Pour deux raisons: primo, éviter toute manipulation de la Constitution par le Parlement ; secundo, l’opposition se trouve devant une situation critique pour l’alternance et doit utiliser toutes ses forces, à travers la participation, pour faire échouer le plan du régime, comme l’ont fait toutes les oppositions de la région.

Il n’y a aucune chance en dehors de la participation aux élections mais, cette fois, l’opposition utilisera la pression sur les institutions, par le biais de leur légitimité juridique, à travers le candidat unique à l’élection présidentielle, et une coordination minutieuse, dans la gestion des élections, le contrôle, les listes communes et la pression sur le climat de fraude, de violations et autres.

-La Mauritanie a enregistré un recul de 15 points sur la liste de la liberté de la presse. Qu’en pensez-vous?

-Son progrès initial n’avait pas de sens : la liberté de la presse, c’est notamment pouvoir dénoncer, avec succès, les pratiques violant les lois et les normes, ce qui implique l’activation des règles, des procédures et des mesures.

Mais, avec le niveau de corruption jamais atteint dans l’histoire du pays, si cet effet est inexistant, de quelle liberté dispose la presse ? Quel est même son intérêt ? D’autre part, comment la Mauritanie peut-elle occuper de hauts rangs, alors que les media publics, financés par le Trésor public, ont seuls accès aux portes, closes devant tout autre protagoniste, et sont gérés directement par le cabinet du Président et « le parti au pouvoir » ?

-La situation à l’intérieur du pays est catastrophique en raison de la sécheresse. Les quarante milliards que l’Etat a déclaré débourser, pour faire face à la situation, n’ont même pas l’effet de la poudre aux yeux. Quelle est la solution, à votre avis?

– D’abord, c’est une opération de corruption, comme les précédentes qui sont restées l’apanage d’un certain groupe de l’entourage du Président. Pour ce qui est de la solution, une partie des éleveurs l’ont trouvée, en transhumant dans les pays voisins. Les autres sont d’autant plus inévitablement confrontés à la décimation de leur cheptel que le blé et autres aliments de bétail restent introuvables, sinon à 8 000 anciennes ouguiyas le sac.

Ce régime n’a et n’est que propagande. Aujourd’hui, 70% des recettes de l’individu reviennent les impôts qui représentent, à leur tour, plus de 75% du budget de l’État, soit 300 milliards (dont 185 en taxes douanières) sur 450 milliards d’anciennes ouguiyas.

En plus, cet État dispose de plusieurs budgets : un sur le papier et un pour la mise en œuvre qui vient d’en haut, toujours en forme de projets jamais destinés à améliorer les performances des institutions concernées, ni à les réhabiliter, ni les intégrer dans une approche économique et sociale.

Le citoyen ne bénéficie pas de ces investissements dont l’objectif principal reste la génération d’une marge bénéficiaire pour la partie qui a commandé ledit projet. Les exemples abondent dans l’électricité, la santé, les routes, la Zone franche, etc.

La seule chose évidente est l’échelonnement de la dette. La plus étrange, le maintien, par le Président, du prix des hydrocarbures, incitant ses collaborateurs à augmenter leur revenu, en doublant les taxes sur le ciment, le fer, le riz, le lait, les pâtes alimentaires et autres produits, tout en s’interrogeant, avec étonnement, dans un programme de télévision en direct, pourquoi les propriétaires d’animaux n’augmentent pas le prix des animaux.

Le lendemain de cette mémorable intervention, le prix de la viande passait de 1400 à 1800 puis 2400 UM. Les hakems ont alors convoqué les aviculteurs, pour leur demander d’augmenter les prix du poulet de 1200 à 1500 UM, selon diverses sources médiatiques.

D’autres sources de Nouadhibou confirment que le Président a demandé d’augmenter la taxe sur les artisans pêcheurs, au motif qu’« ils ont de l’argent »,après avoir, auparavant, mis fin aux subventions à la pêche et à l’agriculture, laissant les prix flamber. Que peuvent donc en attendre les éleveurs qui ont largement expérimenté les « douceurs » du régime, notamment en 2012 ?

Le Calame

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