Esclavage : le débat est nécessaire

Esclavage : le débat est nécessaire

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Karfa Diallo, essayiste et directeur de l’association internationale Mémoires et partages, appel à repenser la question de l’esclavage en l’intégrant dans une perspective plus globale, incluant notamment l’histoire de la traite dans les pays d’influence arabe.

Maintenant que l’émotion légitime sur la situation d’esclavage des migrants africains en Libye et en Afrique du Nord s’est exprimée, vient le temps de la réflexion. Pour appréhender la condition des droits humains du Négro-Africain, sur le continent et en diaspora, il importe d’user d’une extrême lucidité, de partir non pas de l’Afrique telle qu’on la voudrait mais de l’Afrique qui est.

Depuis longtemps, quelques intellectuels et artistes posent la nécessité d’un débat, qui doit d’abord être africain, sur la persistance de la violence esclavagiste sur le continent. Il faut qu’on ait le courage de le mener jusqu’au bout, en faisant la part de ce qui est conjoncturel et de ce qui est structurel. À défaut, cette belle et juste émotion risque de retomber comme une feuille morte.

Acceptation et perpétuation

Dans le fatras de problèmes irrésolus que pose l’Afrique, il y a, au sommet, la question de l’esclavage. La marchandisation de l’humain, fait économique et social mais aussi culturel, est combattue par les États africains avec un maillage territorial, des structures, des campagnes de sensibilisation et une chaîne pénale. Avec des résultats, et des statistiques qui sont dressées.

Mais c’est surtout au niveau sociétal qu’on a l’impression d’une justification des pratiques esclavagistes. Les travaux du médiéviste sénégalais Brahim Diop et de l’anthropologue ivoirien Harris Memel-Fotê peuvent permettre de comprendre les représentations qui ont servi à l’explication de l’esclavage par le fait religieux et lignager en Afrique. S’il y a acceptation et perpétuation, c’est qu’il y a une justification ancienne.

Trou noir

Si quatre siècles de marchandisation du corps noir par l’Occident ont laissé un racisme et des discriminations aussi tenaces en Europe, on peut imaginer la profondeur de la blessure et du trauma en Afrique du Nord ou au Moyen‑Orient.

Quand le migrant subsaharien reste toujours désigné, en arabe, par le mot « esclave » (abid), on comprend que de la dénomination à la marchandisation il n’y ait qu’un pas, allègrement franchi pendant les quatorze siècles où ont été pratiqués la traite et l’esclavage des Négro-Africains au Proche-Orient et au Moyen-Orient.

C’est pourtant à un intellectuel algérien, Malek Chebel, qu’on doit la première enquête anthropologique sur le sujet. En 2007, il publie L’Esclavage en terre d’islam (Fayard), un ouvrage qui s’attaque frontalement à ce trou noir des pensées arabe, africaine mais aussi occidentale.

Son réquisitoire contre la légitimation de l’esclavage par le fait religieux musulman, de la Mauritanie à la Turquie en passant par le Maghreb et l’Espagne, est implacable. Le Sénégalais Tidiane Ndiaye, avec Le Génocide voilé (Gallimard), étudie quant à lui l’ampleur historique de ce drame humain.

Si en Occident il y a eu émergence d’un leadership d’ascendance négro-africaine capable de défendre ses intérêts, dans les pays d’influence arabe de féroces répressions ont dissuadé toute démarche d’affirmation

On peut d’ailleurs se demander, toutes proportions gardées, dans quelle mesure l’imaginaire colonial arabe n’a pas influencé l’imaginaire colonial occidental. Car les structures de la violence économique, sociale et culturelle préexistaient à la domination occidentale et ont préparé et accompagné la première mondialisation menée par les pays européens en Afrique.

Pour ce qui est des mouvements abolitionnistes, on sait que la fin de l’esclavage dans les pays du Moyen-Orient a été fortement suscitée par l’Europe. D’ailleurs, si en Occident il y a eu émergence d’un leadership d’ascendance négro-africaine capable de défendre ses intérêts, dans les pays d’influence arabe de féroces répressions ont dissuadé toute démarche d’affirmation.

Perspective globale

Dans le grand mouvement de reconnaissance et de défense des droits humains des Africains et de leur descendance, si la France a été le premier État au monde à reconnaître la traite et l’esclavage comme « crimes contre l’humanité », suivie par le Sénégal, unique pays à le faire en Afrique, il faut regretter que les législateurs français et sénégalais aient restreint le cadre aux crimes occidentaux commis entre le XVe et le XIXe siècle.

Ce travail de reconnaissance sur l’esclavage ne peut être efficace et changer les imaginaires et les consciences que s’il intègre une perspective globale. C’est une urgence. Le temps de la réparation des traumatismes viendra.

Par Karfa Diallo

Karfa Sira Diallo est un essayiste et consultant franco-sénégalais, fondateur-directeur de l’association Mémoires & Partages. Son dernier ouvrage : « Sénégal-France : Mémoires d’Alternances Inquiètes », L’Harmattan, 2016.

Source : Jeune Afrique

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