Interview avec le capitaine Ely Ould Krombele

Interview avec le capitaine Ely Ould Krombele

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AtlasinfoEly Ould Krombelé est l’un des intellectuels mauritaniens les plus assidus sur la toile, pour livrer son point de vue sur tel ou tel aspect de la vie politique, économique, sociale ou militaire.

Nous l’avons interviewé en ce début du nouvel An 2017, afin de nous livrer sa lecture actuelle et future de la Mauritanie, à la lumière des présidentielles de 2019, du référendum constitutionnel, des relations de la Mauritanie avec ses voisins, sur le devenir de l’armée et de la lutte contre le terrorisme, l’opposition ….etc.

Question : Le Président mauritanien ne se présente pas à un 3e mandat, requis par moments, par ses soutiens politiques. Comment voyez-vous l’après Aziz, sans fausse note ?

Ely Ould Krombele : Lors de la présidentielle de 2014 qui aboutira au 2ème mandat du président Mohamed Ould Abdel Aziz, j’avais rencontré à Paris un éminent opposant que je respecte d’ailleurs et qui me disait: « pour battre le président Aziz il faut au moins 7 (sept)milliards d’ouguiyas, une somme nécessaire à la tenue d’une bonne campagne…(…)cependant il est difficile de battre le président sortant, laissons-le finir son dernier mandat… ».

Ces propos m’ont fait comprendre que notre opposition devrait marquer le pas en attendant ….Godot. L’espoir de l’opposition risque d’être entamé en 2019 et même au-delà, elle dont le seul programme est, me semble-t-il de provoquer le départ d’Ould Abdel Aziz de la scène politique.

N’est-ce pas? L’opposition radicale mauritanienne serait-elle aussi naïve à vouloir croire qu’Aziz puisse se soumettre à son désir sans coup férir? Admettons qu’Aziz parte en 2019,mais il n’est pas dit que le pouvoir tomberait ipso facto entre les mains de l’opposition soit-elle modérée ou radicale. On ne bâtit pas l’avenir d’une nation sur des supputations ou des probabilités de mauvais aloi.

Il n’est pas illégal qu’Aziz choisisse un dauphin issu de la majorité ou de la société civile pour lui succéder. Un dauphin comme lui qui aura la main sur l’Armée et qui sera en mesure de contenir les secousses, garantir la paix et surtout la sécurité. Regardons la réalité mauritanienne dans sa complexité et essayons d’en tirer des conclusions objectives.

Si le président devrait partir en 2019,son héritage sera très difficile à gérer par une tierce personne(qui essayera plutôt de le défaire) jadis en dehors de la trame architecturale tissée par lui de 2009 à 2019.Comprenez que nous ne sommes pas dans un pays où une alternance soit réalisable par une opposition dont le seul programme pour le moment est le départ du président sortant….

Si Aziz devrait partir en 2019,il n’ira pas loin, car en visionnaire, il aura façonné avec ses nombreux soutiens, ses canaux nationaux et internationaux, son aura, les conditions de son retour sur la scène politique nationale de manière légale. D’ailleurs le pays a encore besoin de son immense expérience surtout en matière sécuritaire.

On peut critiquer Aziz sur tel ou tel sujet, nous l’avons tous fait, (moi pour des raisons personnelles pour lesquelles j’ai compris plus tard que j’avais tort).On peut déceler telle ou telle insuffisance dans son programme, ce qui est naturel mais on ne peut pas non plus ignorer ses nombreuses réalisations surtout au plan sécuritaire, qui d’ailleurs est le plus important.

Rien ne peut se concrétiser dans l’instabilité. N’importe qui peut être président de la république mais la préservation de la paix sociale dans un environnement polymorphe de par sa structure cartographique, n’est pas donnée au premier aspirant. La Mauritanie fait face à des menaces multiformes susceptibles de faire basculer son destin.

A cet effet il lui faut un homme fort, dont l’autorité de fait et de droit se doit de contenir les velléités d’où qu’elles viennent. Nous n’avons pas besoin d’un président de la république, qui la nuit tombée ôtera son pantalon pour aller faire dodo, à l’instant même où nos vaillants soldats traquent l’ennemi à la frontière du Mali ou du Sahara Occidental, collationnent le renseignement pour le livrer séance tenante au premier magistrat afin que ce dernier puisse le traiter aussitôt avec sa hiérarchie militaire pour agir sans délai et de manière appropriée.

Dans un environnement géographique tumultueux où les conflits asymétriques s’amusent à affoler les états -majors classiques, le président mauritanien pour les cinquante années à venir, doit avoir une vision géopoliticienne axée sur le glaive face à une terreur sans foi ni loi. Plutôt que d’être féru de théories macro-économiques de Keynes ou adepte d’une diplomatie traditionnelle impossibles à mettre en œuvre quand le chaos se serait installé, le président mauritanien se doit d’être un rempart à tous ceux qui n’ont qu’un seul souhait: voir la Mauritanie imploser.

Il n’est point besoin de jouer aux oracles pour appréhender les dangers qui couvent. Au nord nous sommes asphyxiés par l’expansionnisme de la dynastie alaouite marocaine, cet aspect récurrent est doublé de la pression courtisane et combien étouffante venue tout droit d’Alger.

Notre attention est atomisée au sud-est par l’instabilité et son flux de réfugiés rendus possibles par la faiblesse du pouvoir central malien et enfin au sud, nous commençons à peine à cesser d’être l’arrière cour d’un héritage séculaire tissé par l’administrateur colonial Louis Léon César Faidherbe.

Dans ce cas de figure, il faut d’abord raffermir l’étanchéité de nos frontières, souder nos populations, mettre en exergue au fronton de notre territoire la notion de nation: une et indivisible. Pour cela il nous faut un dirigeant patriote ayant de l’allant car la Mauritanie n’est pas comme les autres pays de la sous-région. C’est un cas d’école et pour la gouverner il faut se doter des moyens adéquats, surtout au plan psychologique.

Enfin sans fausse note comme vous le voulez, il n’y a que deux entités fortement organisées en Mauritanie à savoir l’institution militaire et le parti islamiste prêt à prendre le pouvoir. Les barbus voient en l’Armée le seul obstacle qui les empêche de gouverner, raison pour laquelle ils ne manquent pas d’occasion pour demander à l’Armée de rester en dehors du champ politique. Cependant il existe une troisième voie, nihiliste: la rue composée de tous ceux qui reçoivent leurs ordres de l’extérieur et qui veulent se hisser sur l’olympe tout de suite ou voir la Mauritanie disparaître sans remords.

Question : Que pensez de l’organisation d’un référendum populaire sur le projet de révision de la constitution, des conseils régionaux et du changement apporté au projet du nouveau drapeau?

EOK : Je ne suis pas un constitutionnaliste. Mais je sais que le président de la république disposant d’une majorité confortable peut consulter son parlement ou son peuple souverain par voie référendaire sur des questions qui lui semblent essentielles. Souhaitons que les conseillers régionaux soient plus proches de leurs populations en s’occupant réellement de leurs préoccupations domestiques, contrairement à nos sénateurs dans leur majorité.

Une constitution n’est pas figée, c’est un contrat social, donc elle est malléable. Elle est symptomatique de l’évolution socioculturelle des mentalités. Apporter un changement au drapeau en vue d’immortaliser nos martyrs, ce n’est ni méchant ni…. urgent. Par contre pour l’hymne national, j’ai moi-même ma petite expérience.

En effet les trois années que j’ai passées à L’EMIA d’ATAR en temps qu’élève officier(1979-1980),officier élève(1982-1983)et enfin commandant de brigade d’élèves officiers(1986-1987),j’ai écouté l’hymne national au garde à vous comme d’ailleurs tous les stagiaires, les cadres à la levée des couleurs tous les matins des centaines de fois. J’avoue que cet hymne national ne m’a jamais galvanisé au point de vouloir croquer de l’ennemi ou même réchauffer mon cœur quand il faisait très froid sur le lieu de rapport de l’EMIA d’ATAR.

Pourtant les écoles militaires sont les lieux les mieux indiqués pour faire et parfaire un patriote. Certes dans notre hymne national il y a des versets du saint coran et puisque nous sommes une république islamique mieux vaut ne pas avoir d’hymne national du tout et soumettre notre destin à la volonté d’Allah. Quand on joue notre hymne national, on a l’impression d’écouter un « solfège » destiné à flatter les faibles dans leur faiblesse.

Tout le contraire de l’image d’Epinal que doit ou que peut véhiculer un hymne national. Ecoutez l’hymne national algérien et vous aurez envie de vous battre tout de suite pour votre patrie; celui des USA, même celui du Maroc vous incite à vouloir mourir pour…. un roi…!!! Tout en respectant son »démiurge », l’hymne national de la république islamique de Mauritanie n’incite ni au combat encore moins à l’acte patriotique. Nous le savions, nous le disions avant même que Mohamed Ould Abdel Aziz ne soit président de Mauritanie.

Question : La Mauritanie évolue dans un environnement sous-régional très disparate, marqué parfois par des conflits diplomatiques et économiques antagonistes : le Sahara Occidental au Nord, le gaz au sud et les réfugiés au Sud-est.

EOK : On ne le dira jamais assez, l’intangibilité de nos frontières, la consolidation des rapports(très éprouvés) entre les composantes de notre société transcendent nos petites querelles domestiques politiciennes. Certaines forces centrifuges ont tendance à empêcher la Mauritanie de jouer son rôle de régulateur entre un Maghreb arabe au nord et un monde négro-africain au sud. S’il y a des réfugiés à M’Berra, dans le sud-est, c’est que le pouvoir central malien du temps du président Toumani Touré n’a pas été à la hauteur.

La Mauritanie pourra-t-elle supporter l’explosion d’une seule voiture piégée au marché de Nouakchott faisant des dizaines de morts? Que Dieu nous garde. C’est pour cela que nous avons besoin d’un président fort, avisé et des forces de sécurité capables de relever le défi sécuritaire.

Question : Comment le réchauffement diplomatique entre le Maroc et la Mauritanie constaté dernièrement peut-il survivre aux divergences de la politique extérieure notamment à l’échelle africaine

EOK : Ce n’est pas la première fois que les relations entre le Maroc et la Mauritanie se crispent, ou entre la Mauritanie et l’Algérie. Nouakchott doit adopter une diplomatie équilibrée à l’égard de ses deux voisins et grands frères du nord. La rivalité qui oppose Rabat à Alger et qui se joue même au niveau continental, ne doit pas nous pousser à choisir un camp.

La constriction au grand Maghreb des peuples attisée par les gouvernants finira par céder à la construction d’un ensemble socio-économique nord-africain, une fois que l’Algérie et le Maroc auront enterré leurs divergences ataviques. Entre temps la Mauritanie doit cultiver sa différence par la neutralité positive allant dans le sens de ses intérêts stratégiques.

Question : L’armée est restée éloignée de la scène politique au cours des dernières années. Poursuivra-telle, à votre avis, l’objectif d’armée républicaine après 2019 ? Le défi sécuritaire qu’elle a levé s’inscrira-t-il dans la durée ?

EOK : Aucune Armée au monde ne peut se targuer d’être apolitique. Les généraux du Pentagone suivent avec attention la politique des successifs locataires de la Maison Blanche. Souvent ils l’influencent car la guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens depuis la nuit des temps. Pour revenir à notre Armée, j’avoue qu’elle a subi des mutations structurelles.

C’est à dire qu’elle a fait un bond en avant tant qualitatif que quantitatif dans les domaines de l’armement, de la logistique, de l’intendance et surtout au plan opérationnel. Ainsi le défi sécuritaire s’inscrira-t-il dans la durée tant que la hiérarchie militaire se donne les moyens de sanctuariser notre concept de sécurité en deçà et au-delà de nos frontières.

En Mauritanie, nous avons la chance d’avoir un président, Mohamed Ould Abdel Aziz, un volontariste débonnaire quant à la quête du renseignement au but de mettre hors d’état de nuire les terroristes qui voudraient bien s’attaquer à nos paisibles populations.

Cependant on constate que beaucoup d’officiers partent à la retraite au moment où on a le plus besoin d’eux. Je pense surtout aux médecins, aux informaticiens et aux ingénieurs. A 58 ans un colonel vient juste d’avoir sa dentition complète, sa retraite doit se justifier bien au-delà de la soixantaine à mon humble avis.

Aussi au grade de général, il est à constater qu’il est inimaginable qu’une aussi prestigieuse école militaire qu’est Saint-Cyr n’aie encore donné à notre Armée aucun général qui soit issu de ses différentes promotions!La Mauritanie compte créer un collège de défense (école de Guerre), à souhaiter que la diversité de la provenance des officiers de par leur lieu de formation, leur cursus, puisse se jouer pour ceux qui ont le mérite d’arborer eux aussi le grade de général.

Ainsi pourra-t-on parler un jour de généraux issus également de la prestigieuse école militaire supérieure de Saint-Cyr,dont la création (1er Mai 1802) est rendue possible grâce au génie d’un officier d’Artillerie Napoléon Bonaparte. A César ce qui appartient à César.

Question : La Mauritanie se préoccupe plus pour son avenir, dans un monde où l’histoire refuse la cicatrisation, en raison des forces antagonistes. Quel sera notre pays dans les prochaines décennies.

EOK : Soyez beaucoup plus explicite. Vous voulez parler de l’unité nationale, à travers les revendications identitaires sans doute. Si vous observez la carte mondiale, vous saurez que partout il y a un repli identitaire, voire l’accentuation des nationalismes. Je n’irais pas jusqu’à prononcer la phrase du défunt président français François Mitterrand qui disait «le nationalisme c’est la guerre», mais il faut être objectif, il y a danger en Mauritanie.

Les négro-mauritaniens prétendent qu’ils sont discriminés depuis les indépendances. Quant aux Haratines, rabougris par des siècles d’esclavage, ils commencent à juste titre à esquisser des revendications légitimes qu’on le veuille ou non.

Ce n’est pas tout car il y a aussi la stratification de certaines populations et qui est perçue désormais comme une forme de racisme, donc comme une tare de notre société. L’émancipation est en marche car les « chicayas », les brouhahas ne sont que le prélude au changement des mentalités. La Mauritanie sera ce qu’en feront ses fils pour reprendre l’expression du président fondateur, feu Mokhtar Ould Daddah.

Question : l’opposition a-t-elle la force de son projet de société, autrement dit, peut-elle relever les défis sécuritaire, économique, politique etc…?

EOK : De quel projet de société vous parlez? Pour des raisons éthologiques que politiques et depuis fort longtemps le programme de l’opposition se limite au départ d’Ould Abdel Aziz. Il y a certes des personnalités de l’opposition de grande envergure qui jouent leur rôle républicain. Mais les opposants africains dans leur majorité veulent le pouvoir et tout de suite, souvent sans projet de société, sans programme politique, économique ou social. Alors relever le défi sécuritaire dans un pays exposé qu’est la Mauritanie demande une station horizontale pour mieux déblayer le terrain et voir sans être vu.

Question : le leader de l’IRA a consacré ces derniers mois à la promotion de front politique mené à l’étranger à la mobilisation de l’opinion internationale sur l’esclavage. Quelle appréciation faites-vous sur cette tournée

EOK : Avez-vous lu la sortie de l’ancien ambassadeur d’Israël sur la Mauritanie? Ce pays fera tout pour rétablir des relations diplomatiques avec Nouakchott. L’opportunité lui est donnée désormais par la disponibilité du leader de l’Ira Biram Dah Abeid.

Mais il y a un obstacle de taille, c’est que la pression contre le président Ould Abdel Aziz n’a donné pour résultat que le rapprochement de Nouakchott avec le Vatican. En effet Aziz n’est pas Maawiya par le fait qu’il n’a tué personne et on ne peut pas le menacer de traduction devant les juridictions internationales. Alors l’Etat sioniste a-t-il choisi le bon poulain en la personne de Biram Dah Abeid.

Dire que les tournées carnavalesques du président de l’IRA à l’étranger ne font que biaiser la noble lutte des descendants d’esclaves ou Haratines. A croire que la cause des Haratines incontestablement légitime, s’instrumentalise de jour en jour et devient un slogan creux de l’éternel militantisme victimaire désormais au service du plus offrant.

Tantôt ce sont les extrémistes négro-mauritaniens qui « flamisent », tantôt les militants de l’IRA qui »biramisent » une lutte qui, pour autant qu’elle ne doit laisser aucun humaniste indifférent. Les démêlées de Biram avec le pouvoir central Mauritanien d’un côté, les pseudos prix des « droits de l’homme » qu’il engrange à l’extérieur, l’ont contraint à cultiver la mégalomanie.

L’extrémisme des Flam et de Biram a désormais comme asymptote l’émergence du parti d’un certain Daoud Ould Ahmed Aiché qui prétend lui aussi défendre les Maures blancs ou noirs. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Malheureusement ce qui devrait être une lutte pacifique des droits humains d’une fragile frange de notre société, a été corrompue pour se muer en ambition personnelle au service d’alibis tantôt politicien tantôt géopoliticien, en tout cas rarement altruiste. Biram n’est plus le tout qui sublime une cause universellement noble, il est plutôt devenu la fangeuse partie qui met en danger la paix sociale et la cohésion nationale.

Bonne année 2017 à tous les mauritaniens épris de paix et de justice.

Propos recueillis par
Md O. Md Lemine

Source : Atlasinfo (Mauritanie) adrar info
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